Rum, Coca Cola et modernité (1) : un succès volé

De part ses multiples reprises, des Sœurs Andrews à Calypso Rose en passant par Arielle Dombasle et Harry Bellafonte, Rum and Coca-Cola est le calypso le plus connu hors de Trinidad, mais son succès valut a son premier auteur deux procès perdus pour plagiat. Devenu un véritable hymne américain encourageant les GI’s lors de la campagne en Europe, il est maintenant souvent lu comme une dénonciation de l’occupation yankee de Trinidad, mais la réalité est plus complexe, comme nous le verrons dans cette série en trois volets.

Calypso Rose – Rum & Coca Cola (The Andrew Sisters cover)

Un énorme succès aux États-Unis

Notre histoire commence le 13 juin 1944 au Versailles, un restaurant de Manhattan. La chanteuse Jeri Sullavan y chante pour la première fois une composition de l’acteur Morey Amsterdam. Quelques jours plus tôt, elle lui avait dit chercher une nouvelle chanson pour cet engagement et il lui avait proposé ce qu’il venait d’écrire en revenant d’une tournée dans les Caraïbes pour le compte de l’USO, l’organisme chargé de distraire les soldats états-uniens en garnison à l’étranger.

Jeri Sullavan en 1944

Le soir même, Sullavan appelle Amsterdam pour lui demander s’il peut ajouter quelques couplets à la chanson, car l’accueil a été très bon et le public voulait qu’elle dure encore plus longtemps. Devant le succès, Jeri Sullavan, trouve un arrangement avec la Coca Cola Compagny pour utiliser le nom du célèbre soda et un éditeur pour sa chanson, la firme Léo Feist Inc.

Morey Amsterdam, de son côté, voyant le succès de Rum and Coca Cola, envoie une demande de protection à l’U.S. Copyright Office le 27 septembre 1944, se désignant comme le seul auteur de la musique et des paroles. Jeri Sullavan, Leo Feist et Paul Baron, l’arrangeur de la chanson font cependant rapidement pression sur Amsterdam pour qu’il amende le copyright et les ajoute comme co-auteurs et éditeur.

Ce succès suscite l’intérêt des Andrew Sisters, un groupe de jazz vocal composé de trois sœurs nées dans le Minnesota et déjà autrices de plusieurs succès à l’époque. C’est le 18 octobre 1944 qu’elles enregistrent leur version pour le label Decca qui avait déjà enregistré de nombreux artistes de calypso avant la Seconde Guerre mondiale.

La partition des Andrew Sisters (1944)

Le succès est immense, malgré les quatre principaux réseaux de radio qui refusent de diffuser la chanson, car elle constitue une publicité pour le fameux soda et surtout évoque à mots à peine couverts, l’alcool, le sexe et la prostitution dont les principaux responsables seraient les soldats yankees stationnés à Trinidad, très loin de l’image de guerrier luttant pour la liberté que la propagande de guerre veut diffuser.

Malgré ce boycott, Rum and Coca Cola se vend à plus de deux millions et demi de disques aux États-Unis d’Amérique et est numéro un des charts pendants plus de dix semaines. Au total, les Sœurs Andrew auraient vendu plus de quatre millions de copies de leur disque dans le monde, contribuant fortement à la relance de l’industrie musicale américaine. Leo Feist Inc parle même du « Succès le plus spectaculaire de l’industrie musicale ».

L’entrée en scène de Lord Invader

Morey Amsterdam, Jeri Sallavan et Paul Baron profitent donc de royalties conséquentes, mais tout change le 25 janvier 1945. Ce jour là, le magazine Time publie un entretien avec un chanteur de l’île de Trinidad, Rupert Grant, mieux connu sous le nom de « Lord Invader ». Né en le 13 décembre 1914, il est l’un des chanteur de calypso les plus connus et appartient à ceux qui constituent « La vieille garde » encore dominante. Il a gagné plusieurs concours de calypso et est déjà allé à New-York enregistrer des disques, notamment pour la firme Decca.

Rupert Grand dit Lord Invader

Grâce au journaliste de Time, il découvre qu’une de ses chansons est devenue un énorme succès aux États-Unis. Il comprend immédiatement l’intérêt pour lui de récupérer la paternité légale de son œuvre, mais pour ça, il a besoin d’un homme : Mohamed Khan.

Mohamed Khan est issu d’une famille originaire du sous-continent indien qui s’est peu à peu élevée dans la bourgeoisie trinidadienne. Lui-même né en Guyane britannique, il a suivi ses études en Angleterre et est devenu un prospère commerçant de Port-of-Spain. Il est aussi un véritable entrepreneur de spectacle en finançant des « tents » pendant la période de carnaval. C’est dans ces « tents » sorte de bals publics éphémères et payants que chantent les calypsoniens pendant la période de carnaval.

Celle de Mohamed Khan en 1943 s’appelle la « Victory tent », située au coin de Nelson Street et Prince Street. Le génie commercial de Khan s’illustre par deux choses, tout d’abord il propose un tarif différencié selon la place que l’on occupe dans la tent, ensuite il fait imprimer à mille cinq cents exemplaires un livret contenant les paroles des calypsos les plus populaires. Il s’agit pour lui de permettre au deux cents états-uniens qui viennent assister au spectacle tous les soirs de carnaval de garder un souvenir de leur soirée.

Par ailleurs, il prend la précaution d’en déposer trois exemplaires au bureau du gouverneur le premier mars 1943 et de faire imprimer sur la couverture que les droits sont bien réservés à son nom M. H. Khan. En réalité, il n’est pas l’auteur de chanson ni des musiques, mais l’époque admettait ce genre d’écart au droit d’auteur. D’autant qu’il s’agit d’avantage d’une censure préalable des calypsos par les autorités coloniales que d’une protection du droit des artistes.

On ne sait comment Lord Invader et Mohammed Khan se sont accordés, mais ils savent qu’ils ont besoin l’un de l’autre pour défendre leurs droits. Lord Invader prend le premier avion possible pour New York et arrive le le 24 février 1945 à l’aéroport de La Guardia, New York, où il est accueilli par la presse, notamment africaine-américaine, car à la fin des années 30, il avait déjà fait plusieurs concerts aux États-Unis et publié plusieurs disques chez Decca.

Un calypsonien à New York

Le procès s’annonce assez long, car Léo Feist Inc. n’a pas l’intention de perdre le bénéfice de cette chanson. Lord Invader doit donc trouver de quoi vivre pendant la durée du procès et il donne alors régulièrement des concerts en profitant de sa notoriété d’être « L’Homme qui a écrit Rum and Coca-Cola ». Il est ainsi reçu par Eleanor Roosevelt, le 10 avril 1945 et compose et chante un calypso à cette occasion.

Mais au-delà de ces prestations exceptionnelles, il vit surtout de son engagement régulier à cent dollars par semaine au Caribbean Club, un restaurant et nightclub de Harlem ouvert quelques mois auparavant par deux membres de la communauté caribéenne de New York, le trinidadien et chanteur Boxil Jackson et l’homme d’affaire vincentais Patrick McMorris.

Le 19 mai 1944, Les deux hommes ont ouvert au 2387 sur la Septième Avenue, au cœur de la partie caribéenne de Harlem, un établissement proposant tous les soirs concerts et spectacles caribéens, principalement du calypso. Outre Lord Invader, d’autres calypsoniens s’y produisent : The Duke of Iron, Sam Manning et Boxil Jackson lui-même. Un des grands succès du club était cependant le numéro de Princess Nyoka, une danseuse aux réinterprétations très personnelles et suggestives des danses traditionnelles de la Caraïbe notamment son numéro intitulé Forbidden Fruit où elle interprétait une sorcière haïtienne faisant sortir un homme de sa tombe.

Lord Invador a aussi trouvé un avocat, Emil K. Ellis, spécialisé dans les questions de copyright et a déjà remporté plusieurs procès. Mohamed Khan arrive lui en mars 1945 et les trois hommes, Grant, Khan et Ellis arrivent à un accord de répartition des gains du procès : 44 % pour Grant, 33 % pour Ellis, 12 % pour Khan et 10 % pour Cédric Espinet, un homme d’affaire de Trinidad, et Cecil Voisin (qui se présentent comme « co-managers » de Grant).

Entre les revenus du Carribean Club et l’accord avec son avocat, Lord Invader peut donc attendre tranquillement son procès prévu pour la fin de l’année 1946. Cette tranquillité est troublée au printemps 1946 quand Sam Manning, devenu ami avec Invader, lui propose de rencontrer Harry Link, un jazzman devenu depuis quelques années le manager général des éditions Leo Feist.

Les témoignage de Lord Invader comme d’Harry Link diffèrent pour savoir combien il y eu de visites (entre une et trois) et le détail des conversations, mais en tout cas, il semble sûr que Link essaye de faire abandonner à Invader la suite du procès. Link proclame alors qu’il sait pertinemment que la plupart des calypso qu’il a enregistré n’était pas de la main des auteurs qui les avaient déposés, mais que c’était comme ça que se pratiquait le business. Il lui dit « J’ai entendu beaucoup de disques de calypso et ils ont tous plus ou moins la même formule – vous les mettez tous dans un pot et vous aurez du mal à trouver un original qui sorte du lot, parce que c’est une formule qu’ils ont, et je pense que ce serait assez difficile à dire ce qui appartient à l’un ou à l’autre. » De son côté, Invader réalise que les lois états-uniennes sur le copyright permettait à des gens qui n’étaient pas les auteurs de s’approprier le travail des artistes et d’en tirer profit.

Il semblerait que Link propose à Lord Invader un arrangement en dehors du tribunal pour solde de tout compte. Mais ce dernier refuse, car la somme envisagée lui parait trop faible par rapport à ce que lui promettait son avocat. Par ailleurs, Invader profite aussi de la rencontre pour demander conseil à Link pour savoir où faire enregistrer ses nouvelles chansons composées lors de son séjour new-yorkais.

Khan vs. Feist

Finalement, l’accord entre Link et Invader n’aboutit pas et le procès s’ouvre le 9 décembre 1946 devant la cour du district oriental de New York, présidée par le juge Mortimer W. Byers.

Le premier témoin à s’exprimer est Mohammed Khan, toujours élégamment vêtu d’un costume à double rangée de bouton et s’exprimant dans un anglais digne des meilleurs élèves d’Oxbridge. Questionné par son avocat, il tient à montrer que le calypso loin d’être un art licencieux et barbare est au contraire la forme la plus pure de l’identité et de l’art trinidadien et doit donc être protégé. Lui-même se présente comme un entrepreneur de spectacle faisant fonctionner un lieu de concert légal ayant bénéficié de toutes les autorisations. De plus avec son avocat, il peut prouver qu’il a suivi toute les démarches, dès mars 1943, pour protéger le texte des chansons, auprès des autorités coloniales britanniques, même si en en vérité, il s’agit plutôt de permettre la censure préalable.

Mohammed Khan en 1944

Le témoin suivant est Lord Invader lui-même. Après avoir éclairé le juge sur la coutume des calypsoniens de se choisir un nom de scène (Lord Invader, Attila the Hun, Lord executor, etc.), aidé par son avocat, il raconte comment il a composé sa chanson, comment il l’a chanté pour la première fois devant Mohammed Khan et comment les deux ce sont mis d’accord pour se partager les bénéfices.

Face à ces arguments, l’avocat de Leo Feist, Julian Abeles, plaide que la chanson est trop vulgaire, immorale et salace et ne peut donc être soumise à un copyright, que le calypso est un folklore à Trinidad et ne peut donc être protégée et enfin qu’il n’y a pas d’accord écrit formel entre Khan et Grand et donc que Khan ne peut donc agir pour défendre le copyright.

Pour contrer les arguments d’Abeles et renforcer la position de ses clients, Ellis fait intervenir cinq nouveaux témoins, des soldats qui avaient été stationnés à Trinidad l’année 1943 et avaient assisté au spectacle de la Victory Tent tenue par Mohamme Khan. Les uns après les autres confirment avoir entendu Lord Invader chanté cette chanson, mais aussi qu’elle avait parcouru tous les lieux de spectacles de la ville pendant le carnaval. L’un d’eux se souvient même avec émotion d’un restaurant, le Kimling’s, où clients et serveuses chantaient ce calypso à l’unisson.

Quand, le troisième jour du procès, Morey Amsterdam s’assoit à la barre, sa position est sans doute devenue bien fragile dans l’esprit du juge. Et pourtant, il persiste à nier avoir entendu Rum and Coca Cola durant son séjour à Trinidad, mais rapidement, il est mis devant ses contradictions entre son témoignage et ses premières déclarations dans la procédure d’enquête et finit même par dire à Emil Ellis : « Vous me demandez ce que j’ai fait hier, je ne pourrais vous le dire, ma mémoire se consacre principalement à mes textes, à mes blagues et aux choses que je dois enregistrer. » Et seul le hasard peut selon lui expliquer que les trois premiers vers de sa chanson soient identiques aux trois premiers de celle de Lord Invader.

La comparaison des deux versions est pourtant dévastatrice pour Amsterdam. Il suffit de les mettre en parallèle pour que les similitudes sautent aux yeux.

Lord Invador :

Since the Yankees came to Trinidad
They have the young girls going mad
The young girls say they treat them nice
And they give them a better price

They buy rum and co-co-cola
Go down Point Cumana
Both mother and daughter
Working for the Yankee dollar

Morey Amsterdam :

Since the Yankee come to Trinidad
They got the young girls all goin’ mad
Young girls say they treat ’em nice
Make Trinidad like Paradise.

Drinkin’ Rum and Coca-Cola
Go down ‘Point Koomahnah’
Both Mother and Daughter
Workin’ for the Yankee Dollar.

Le verdict

Finalement, le 27 février 1947, l’honorable juge Mortimer Byers rend son jugement. Il renvoie l’argument de l’obscénité de la chanson comme celle du folklore qui empêcherait celle-ci d’être protégée par un copyright. Il reconnaît qu’effectivement Khan n’a pas de mandat de Lord Invader pour protéger la chanson, mais que cet argument n’est valable que dans le cas où Invader attaque Khan, si les deux sont accordés, il n’y pas lieu d’invoquer cet argument. À propos d’Amsterdam, il écrit : « Le mieux que l’on peut dire sur Amsterdam est ceci. Quand il a visité Trinidad en septembre 1943, son talent d’homme du spectacle lui a fait reconnaître dans la chanson un grand succès potentiel et il a décidé de se l’approprier pour son répertoire. S’il avait franchement reconnu les fait à la barre des témoins, son témoignage auraient été plus convaincant que ce qu’il n’a été. »

Après le procès, les deux parties décidèrent de se mettre d’accord devant la justice, mais sans procès public. Il est maintenant difficile de connaître les détails notamment financiers de l’accord, mais il semblerai que les Editions Léo Feist on acheté le copyright à Mohammed Khan pour une somme qui reste encore inconnue, mais estimée à plusieurs centaines de milliers de dollars. Ceci explique que malgré le procès, Morey Amsterdam est toujours officiellement l’auteur enregistré auprès de l’American Society of Composers, Authors and Publishers.

Après le procès, Mohammed Khan est retourné à Trinidad. Lord Invader a lui continué sa carrière entre Trinidad et les Etats-Unis, il a aussi écrit d’autre calypso qui eurent un certain succès, comme Mary Ann qui fut repris par Harry Belafonte. Il n’a pas changer son mode de vie dispendieux et typique des calypsoniens de sa génération. Il est mort en octobre 1961 à Harlem (New York).

Morey Amsterdam continua sa carrière d’acteur de télévision et est surtout connu pour sa participation au The Dick Van Dyke Show de 1961 à 1966. Toute sa vie, il défendit la thèse du hasard pour expliquer la ressemblance entre sa version et celle de Lord Invader des paroles de Rum and Coca Cola et il ne démentait jamais quand on le présentait comme l’auteur de la chanson. Il est mort en 1996.

Morey Amsterdam en 1952

La société Léo Feist qui depuis 1930 et la mort de son fondateur était devenue une filiale de la Metro-Goldwyn-Mayer et maintenant une filiale de Columbia Pictures. Cependant, Leo Feist Inc. n’en a pas fini avec ce premier procès, car Rum and Coca Cola fut attaqué une deuxième fois devant les tribunaux (cf. : Rum, Coca Cola et modernité (2) : une musique qui vient de loin…).

Sources

http://www.rumandcocacolareader.com

Bercuson, David J., and Holger H. Herwig, ‘“Rum and Coca-Cola”: The Yankees Are Coming!’, in Long Night of the Tankers: Hitler’s War Against Caribbean Oil (Calgary: University of Calgary Press, 2014), pp. 19–38

Birth, Kevin K., Bacchanalian Sentiments: Musical Experiences and Political Counterpoints in Trinidad (Duke University Press, 2008)

Curtis, Wayne, ‘Rum and Coca-Cola: The Murky Derivations of a Sweet Drink and a Sassy World War II Song’, The American Scholar, 75.3 (2006), 64–70.

Green, Garth L., and Philip W. Scher, Trinidad Carnival: The Cultural Politics of a Transnational Festival (Indiana University Press, 2007).

Hill, Donald R., Calypso calaloo: early carnival music in Trinidad (Gainesville, Etats-Unis d’Amérique: University press of Florida, 1993).

Neptune, Harvey N., Caliban and the Yankees: Trinidad and the United States Occupation (Chapel Hill: The University of North Carolina Press, 2007).

Palmer, Annette, ‘Rum and Coca Cola: The United States in the British Caribbean 1940-1945’, The Americas, 43.4 (1987), 441–51.

Palmer, Annette, ‘The Politics of Race and War: Black American Soldiers in the Caribbean Theater During the Second World War’, Military Affairs, 47.2 (1983), 59–62.

Rohlehr, Gordon, Calypso and society in pre-independence Trinidad (Port of Spain, Trinité-et-Tobago: Rohlehr, 1990).

Smith, Angela, Steel Drums and Steelbands : A History, 1 vols (Lanham: Scarecrow Press, 2012).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :